Révolution digitale : Quels impacts sur la localisation des activités ? Quelles incidences pour la Méditerranée ?

On entend par révolution digitale non pas l’invention de l’informatique ni même de l’internet, l’apparition de Google ou du smartphone, mais le système dans lequel ces inventions nous font entrer depuis quelques années. On peut la définir ainsi : (i) le déploiement généralisé de capteurs, avec un approfondissement radical de la mesure des phénomènes et du suivi de nos mobilités (géolocalisation) ; (ii) grâce à internet, la circulation unifiée de tous les types de données et leur double accès : à la fois l’accès de l’usager à l’information et l’accès des opérateurs aux données personnelles de l’usager ; (iii) des capacités de stockage, collecte et traitement d’un nombre de données ainsi générées qui échappe à l’entendement (big data)1 ; (iv) la multiplication des applications, via les plateformes numériques, pour répondre potentiellement à tous les besoins sociaux, que ce soit dans la sphère domestique, productive, administrative ou collective.  

Pour faire comprendre à quel point ce nouveau paradigme numérique fait système, rappelons la raison pour laquelle Google se lance dans la voiture : elle fait partie avec le bureau et le salon (télévision) des espaces dans lesquels nous passons le plus de temps et donc dans lesquels nous utilisons et générons le plus de données. Cette dimension systémique est exprimée par la notion d’Internet of Everything (IoE), qui associe données, biens et personnes en un seul système d’exploitation. Le numérique rend envisageable d’intégrer des univers qui s’étaient jusqu’à présent multipliés de façon non coordonnée, soit du fait de la segmentation sectorielle des métiers ou des administrations, soit du fait du hasard chaotique de notre activité moderne. La division et la fragmentation du travail rencontrent subitement une possibilité d’intégration qui bouleverse la production, l’innovation et les hiérarchies. Le fait que l’information soit désormais disponible pour tous, change les modèles d’organisation jusqu’à présent fondés sur le monopole d’informations détenues par quelques décideurs.

L’objectif de ce texte n’est pas opérationnel mais prospectif. Il est de montrer la profondeur de cette révolution digitale, qui n’est pas seulement technique ou économique, mais sociétale voire anthropologique. Elle est sans doute même le tournant anthropologique le plus rapide de l’aventure humaine. Pour que cette technologie touche 50 millions de personnes il avait fallu 38 ans à la radio ; il n’aura fallu que 9 mois à Twitter. Pierre Giorgini parle de transition fulgurante2. L’image parfois utilisée est celle du tsunami, et elle est justifiée : le tremblement de terre a eu lieu, nous l’avons perçu, la vague s’est formée, elle vient de toucher les côtes californiennes ; elle devrait se répandre sur celles du monde dans les années à venir dans les différentes parties du globe. Bien sûr elle touche les rives nord et sud de la Méditerranée avec une intensité différente, mais elle les touche simultanément. Cela renouvelle les relations Nord-Sud, de même que l’avance américaine renouvelle le risque d’une « silicolonisation » du monde3 qui place l’Europe comme la Méditerranée et l’Afrique face à un même défi.

AUTEUR

 Pierre Beckouche, Professeur des universités, Paris 1 Panthéon Sorbonne

SOMMAIRE

  • Introduction
  • Quelle est la nature de la révolution numérique ?
  • Quel impact sur la localisation des activités économiques ?
  • Quels impacts sur les relations Nord-Sud et la Méditerranée ?
  • Conclusion
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