La Méditerranée en 2030 : Les voies d’un avenir meilleur

Le bassin méditerranéen a développé un tissu de relations économiques, institutionnelles et humaines qui lui confère une dimension régionale certaine. L’irruption des révoltes arabes est venue rappeler que cette dynamique pouvait aussi prendre la forme d’une convergence politique. Structurellement néanmoins, l’intégration méditerranéenne reste d’ampleur très variable selon les pays et les sous-régions qui composent cet ensemble. L’Union européenne y occupe une place centrale pour tous les riverains, soit qu’ils en soient membres ou destinés à la rejoindre, soit qu’ils aient noué des accords et des relations économiques privilégiés avec elle. De fait, si l’Europe latine, les pays de l’Adriatique (Balkans occidentaux), le Proche-Orient et le Maghreb se situent dans une continuité géographique, leur hétérogénéité économique, institutionnelle et socio-culturelle est patente. La Méditerranée est en devenir et fait l’objet d’un investissement politique et privé. Les motivations sont variées, économiques, politiques, citoyennes, sociales, écologiques et culturelles, à l’image des pays et des populations qui la compose. Mais ces initiatives tendent toutes à tisser plus solidement ce que l’histoire a fait et défait, à accélérer les dynamiques de revenu de la région, à accroître sa place face aux grands blocs économiques mondiaux.

Cet ensemble est soumis à de grandes incertitudes sur son avenir qu’il soit national ou collectif : la crise la plus profonde qu’ait connue l’Europe depuis les années 1930 atteint aujourd’hui non seulement les ressorts de son rebond mais met en question sa propre construction (en particulier la gouvernance économique de la zone euro). Cette crise économique et institutionnelle touche également en retour les pays de l’Adriatique promis à une intégration que les incertitudes communautaires et les soubresauts de la crise grecque handicapent. Les révoltes arabes produisent un puissant élan réformateur mais entraînent les pays dans une phase de transition nécessairement longue qui n’exclut pas les retours en arrière ou plonge certains États dans une phase de réaction avec des impacts en termes de stabilité et de croissance économique à plus ou moins court terme.

Enfin, bien évidemment, l’intégration régionale pâtit elle-même de ces incertitudes. Incertitudes sur le niveau de la croissance du premier partenaire économiques des États de la région – l’Union européenne ; incertitudes sur l’ampleur des réformes économiques et politiques au Nord comme au Sud ; incertitudes sur la volonté des États riverains de la Méditerranée d’avoir un destin commun, l’Europe peinant à conserver sa solidarité ancienne et sa force d’attraction, la solidarité arabe retrouvant une certaine force par la vertu des aspirations démocratiques et redevenant le centre d’une attention non seulement euro-méditerranéenne mais internationale. Alors que les turbulences qui agitent l’UE et la Méditerranée arabe semblent focaliser l’attention sur le court terme, revenir aux tendances structurelles et envisager les ressorts d’une croissance euro-méditerranéenne et d’une intégration régionale sur la longue durée est une manière de réduire les incertitudes.

A première vue, le diagnostic n’est pas immédia tement favorable à l’intégration méditer ranéenne. La convergence des revenus peine à se réaliser entre les pays du Bassin méditerranéen ; les échanges commerciaux et de capitaux y ont moins progressé qu’avec les autres zones du commerce mondial (pays émergents).

La croissance des flux d’investissement en provenance des pays du Golfe a orienté davantage les pays arabes méditerranéens vers le développement de l’immobilier, des télécommunications et, dans une moindre mesure, des services financiers. La diversification des échanges de biens et de capitaux pourrait constituer une opportunité si elle s’accompagnait d’une montée en gamme et de niveau technologique permettant des gains de productivité favorables à la croissance et à l’emploi.

Or, force est de constater que la dynamique centrifuge de l’Europe n’a pas conduit à un flux d’investissement majeur (les investissements directs étrangers stagnant autour de 2 %) autorisant des transferts technologiques significatifs ni à une co-traitance industrielle comparable à celle organisée avec les pays d’Europe de l’Est ou au sein de l’Asie émergente.

Si les économies des pays du Sud et de l’Est de la Méditerranée (Psem) ont bénéficié de la dynamique passée de la croissance mondiale tirée par les pays émergents, leur croissance reste faible, comparée à celle des zones géogra phiques les plus dynamiques du monde. L’Europe est également entrée dans une zone d’étiage due à son ralentissement démographique et à la faiblesse de ses gains de productivité. En 2030, l’Inde et la Chine compteront trois milliards d’habitants et 25% du pib mondial, contre 12% aujourd’hui et seulement 3% en 1990.

Ce décentrement de l’économie mondiale présente des opportunités inédites de marché, de convergence mondiale des revenus et de sortie de la pauvreté, mais fait aussi courir un risque de marginalisation des régions moins dynamiques.

La Méditerranée pourrait ainsi être confrontée à un affaiblissement de sa capacité d’influence sur des régulations internationales qui pèseront sur sa destinée du fait de l’extraversion croissante des économies. Le règlement de la sortie de crise, emmené par le couple Chine-Amérique, témoigne du recul de la multipolarité.

Cette domination des États continents et des marchés émergents pourrait imposer à la région méditerranéenne un modèle social plus inégalitaire et moins protecteur dans une course à l’attractivité, maintenant au Sud des conditions de travail dégradées et accentuant au Nord la dualité des marchés du travail et le spectre des délocalisations. Car si la puissance économique des pays émergents sera en 2030 équivalente à celle des pays avancés, leur revenu par habitant n’aura pas connu la même progres sion : ils seront globalement riches mais individuellement pauvres, prolongeant la mise en concurrence de la main-d’oeuvre mondiale.

Les auteurs

Coordonné par Cécile Jolly, analyste, Centre d’analyse stratégique (CAS).
Ont collaboré :
Frédéric Blanc, délégué général, Femise.
Philippe Fargues, directeur, Migration Policy Centre au Robert Schuman Centre for Advanced Studies, Institut universitaire européen.
Giambattista Salinari, assistant de recherche, Robert Schuman Centre for Advanced Studies, Institut universitaire européen.
Houda Ben Jannet Allal, directrice stratégie, Observatoire Méditerranéen de l’Énergie (OME).
Vincent Dollé, directeur de l’Institut agronomique méditerranéen de Montpellier, du Centre international des hautes études agronomiques méditerranéennes (CIHEAM/IAMM)

SOMMAIRE

  • Une région en devenir
  • Des complémentarités régionales à exploiter
  • Des défis communs à relever
  • Les scénarios possibles pour l’avenir
  • Neuf recommandations pour favoriser la convergence
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